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- Je voudrais d’abord remercier l’Institut de santé
publique du Québec de m’avoir invité à
participer à ce colloque. Ma présentation ce matin mettra
d’abord en contexte l’industrie québécoise de
loterie vidéo. Ensuite, je parlerai des principaux
résultats d’une enquête que j’ai menée
sur cette industrie lorsque j’étais journaliste à
The Gazette. J’entends aussi commenter les dernières
propositions de réforme de cette industrie, rendues publiques la
semaine passée par Loto-Québec.
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- Depuis la mise en place au milieu des années 90 par le
gouvernement du Québec d’un vaste réseau de machines
de loterie vidéo éparpillées au travers le
territoire provincial, de nombreux problèmes sociaux ont
surgi. Seulement 8 pour cent
de la population jouent aux appareils de loterie vidéo. Mais plus
qu’une centaine de suicides liés au jeu pathologique ont
été enregistrés, la plupart d’entre eux
liés à ce type de machines de jeu. 92 pour cent des
joueurs pathologiques qui ont dû subir un traitement
résidentiel au Québec sont aux prises avec des
problèmes de dépendance à ces appareils.
- Parmi les joueurs pathologiques en traitement externe, 88 pour cent sont
aux prises avec ces machines. 93 pour cent des appels à une ligne
téléphonique d’aide aux joueurs pathologiques ont
été faits par des personnes aux prises avec ces appareils.
On ne dispose pas de chiffres sur le nombre de mariages qui ont
été détruits, le nombre de faillites personnelles
qui ont été causées, le nombre de familles qui ont
été plongées dans la pauvreté à cause
des effets de dépendance créés par ces machines.
Mais il y a de fortes raisons de croire que ce que nous savons quant aux
effets négatifs de ces appareils n’est que la pointe de
l’iceberg.
- Et il faut se rappeler que derrière ces chiffres se retrouvent
des vrais êtres humains qui souffrent énormément
à cause de ces machines.
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- Il n’est pas terriblement surprenant que toutes ces
tragédies humaines ont surgi, car on sait que, de toutes les
formes de jeu offert légalement au Québec, les appareils
de loteries vidéo sont, depuis leur légalisation et leur
prise en charge par Loto-Québec, parmi les plus disponibles au
grand public, et parmi les plus néfastes quant aux effets de
dépendance qu’ils créent chez les joueurs.
- La forte réaction négative de la part du public par
rapport à cette situation a mené les les portes-parole du
gouvernement du Québec et de sa Société
d’État, Loto-Québec, à dire souvent
qu’ils font leur possible pour réduire ces coûts
sociaux reliés aux appareils de loterie vidéo. La semaine
dernière, Loto-Québec a dévoilé encore un
plan qui, d’après elle, aidera à réduire ces
coûts.
- Or, si le gouvernement du Québec et sa société
d’État étaient vraiment intéressés
à s’attaquer véritablement à ces
problèmes, ils seraient prêts à réduire,
voire éliminer, les revenus générés par ces
machines. Et le tout dernier plan de Loto-Québec indique que le
gouvernement du Québec et sa société
d’État ne sont pas encore prêts à emprunter
cette voie.
- La raison pour laquelle le gouvernement du Québec souhaite
maintenir cette industrie malsaine pour la société est
facile à comprendre lorsqu’on regarde les
déclarations financières de Loto-Québec.
- Le secteur des loteries vidéos a été donc
très, très rentable pour le gouvernement du Québec,
et pour certains propriétaires de bars.
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- Depuis l’an 2000, ces profits dépassent ceux provenant de
loteries conventionnelles et ceux provenant de tous les casinos dans la
province. À toutes les années depuis la mise en
marché de ces machines par Loto-Québec, la très
grande majorité, voire souvent la totalité, de
l’augmentation annuelle des profits de cette Société
d’État a été réalisée
grâce à ces machines.
- Depuis trois ans, on parle de revenus totaux annuels provenant de ces
machines qui
dépassent un milliard de dollars. Pendant la
dernière année fiscale pour laquelle Loto-Québec a
produit un rapport annuel, ces revenus étaient de $1 milliard, 76
millions de dollars.
- De ce montant, 706 millions de $ en profit sont allés à
Loto-Québec pour ensuite renflouer les caisses de
l’État québécois. Et 280 millions de $ ont
été distribués en commissions aux propriétaires
de bars et de brasseries où ces machines ont été
installées par la société d’État.
- On voit ici comment les profits moyens attribuables à chaque
appareil ont continué de grimper à travers les
années.
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- D’où viennent ces profits? L’industrie de loterie
vidéo aime souligner que les accrocs de ces machines ne
constituent qu’une très petite minorité des joueurs.
Or, les preuves de plus en plus claires démontrent que,
même si leur nombre est relativement petit, cette minorité
de joueurs pathologiques et de « joueurs à
problème » joue tellement à ces machines
qu’ils sont la source principale des profits qu’elles
produisent. Une étude indépendante de l’industrie de
loterie vidéo en Nouvelle-Écosse en est venue à
cette conclusion en 1999. Et comme on le verra plus tard ce matin, une
nouvelle étude effectuée par l’Institut national de
santé publique est venue à cette même conclusion
pour le Québec.
- L’industrie de loterie vidéo est donc une industrie dont
les revenus proviennent de personnes malades ou en difficulté.
Fondamentalement, elle est une industrie qui exploite les faibles de
notre société.
- Le gouvernement Bourassa a justifié sa décision au
début des années 90 de légaliser ces machines et
à récolter les profits qu’elles
génèrent en prétendant que s’il n’avait
pas agi de la sorte, un marché noir de videopokers aurait
continué à enrichir la pègre, au lieu de
l’État québécois.
- Mais on sait que ces machines sont devenues beaucoup plus visibles et
accessibles depuis cette décision. Et on sait que le gouvernement
du Québec avait un autre motif quand il a décidé de
remplacer la pègre dans ce commerce. Il faisait face à
l’une des pires crises fiscales depuis les années 30, et
cette nouvelle source de recettes lui était donc très
attirante
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- On sait aussi que le gouvernement aurait pu agir autrement. En fait,
d’autres juridictions en Amérique du Nord ont su
résister à la tentation de succomber à
l’argent facile que ces machines génèrent.
- Et on sait que le gouvernement lui-même avait une certaine
complicité dans la création du marché noir des
videopokers en premier lieu, car l’ancienne Régie des
loteries du Québec continuait à émettre des permis
aux tenanciers de bars pour ces machines en même temps que les
procureurs de la Couronne du Québec essayaient de les poursuivre.
- On sait qu’il y avait, et qu’il y a toujours, des solutions
au marché noir autres que la légalisation. Certains
observateurs croient, par exemple, que ce marché noir serait
beaucoup plus facile à contrôler si, au lieu de
dépendre des dispositions du Code criminel, le gouvernement du
Québec appliquait davantage et renforçait les dispositions
légales actuelles pour permettre la saisie de toute machine
d’amusement non licenciée et l’imposition de plus
grosses amendes contre les propriétaires de bars où elles
étaient découvertes.
- Mais la décision de légaliser cette industrie a
été prise. Et
aucun gouvernement depuis ce temps-là n’a eu le courage de
la révoquer, avec les résultats que l’on
connaît.
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- Il y a quelques années, lorsque j’étais journaliste
à The Gazette ici à Montréal, j’ai entrepris
une enquête pour mieux comprendre d’où venaient les
profits générés par ces machines, et quels
individus privés en bénéficiaient le plus.
- Il y avait deux volets principaux à mon enquête. Le premier
était d’identifier quels propriétaires de bar
gagnaient le plus de profits grâce aux multiples licences de
loterie vidéo qui leur avaient été
octroyées. Le second était de voir dans quels quartiers on
avait placé ces machines. Ce matin, je vais vous décrire
les principaux résultats de cette enquête, en les mettant
à jour autant que possible avec des chiffres tirés des
plus récents rapports annuels de Loto-Québec.
- Lors de mon enquête, j’ai d’abord tenté
d’obtenir des chiffres détaillés sur les profits
générés par les machines de loterie vidéo
par le biais d’une demande d’accès à
l’information auprès de Loto-Québec. La
société d’État a refusé cette demande
sous le prétexte que la divulgation de ces renseignements
pourrait nuire aux intérêts commerciaux de certaines
entreprises avec lesquelles Loto-Québec faisait affaire.
J’ai donc procédé à une demande
d’accès à l’information à
l’instance gouvernementale qui octroie les licences aux tenanciers
de bar pour héberger ces machines, la Régie des alcools,
des courses et des jeux. La Régie a obtempéré
à ma demande et m’a fourni une base de données en
format électronique de toutes les licences de loterie
vidéo dans la province.
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- Muni de cette base de données, j’ai d’abord
identifié tous les établissements commerciaux au
Québec qui disposaient de plus d’une licence et j’ai
cherché dans les registres d’entreprises pour identifier
les principaux actionnaires des compagnies à numéro qui
étaient inscrits comme les propriétaires de ces
établissements. Ce faisant, j’ai pu identifier une
poignée d’hommes d’affaires dont les
établissements disposaient chacun de nombreuses licences. Sachant
que chaque licence émise par la Régie permet à
Loto-Québec de placer jusqu’à cinq machines dans un
établissement, j’ai calculé que certains de ces
établissements étaient devenus de véritables
casinos privés, disposant jusqu’à 50 machines sous
un même toit.
- J’ai baptisé donc ces hommes d’affaires disposant de
multiples licences les « Rois du
vidéopoker ». En cherchant dans les documents
judiciaires, j’ai découvert que certains de ces hommes d’affaires
qui étaient devenus des partenaires d’affaires de
Loto-Québec dans cette industrie très malsaine avaient
été très impliqués au commerce
illégal, des vidéopokers avant que le gouvernement
provincial en prenne charge.
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- Quant à l’autre volet de mon enquête – le lien
entre la présence des licences de loterie vidéo et des
conditions socioéconomiques – j’ai
décidé de faire une analyse de la distribution
géographique de ces licences à travers le Grand
Montréal et tout le Québec. En créant une carte
géographique de ces licences, quelques faits me sont
sautés tout de suite aux yeux. Les quartiers les plus riches du
Grand Montréal – comme Westmount et Outremont –
n’avaient pas, ou presque pas de ces machines de jeu, tandis que
les quartiers les plus pauvres – comme Parc-Extension et
Hochelaga-Maisonneuve, par exemple – en avaient beaucoup.
- Si on regardait la question selon les frontières des anciennes
municipalités qui existaient avant les fusions municipales, on
pouvait découvrir que 23 fois plus de licences par tête
d’habitant avaient été octroyées dans les 10
anciennes municipalités les plus pauvres du Grand Montréal
que dans les 10 anciennes municipalités les plus riches.
- En me basant sur des unités géographiques définies
par les frontières des zones couvertes par les trois premiers
chiffres de chaque code postal, j’ai poussé mon analyse
plus loin. En calculant le nombre de licences par tête
d’habitant dans chacune de ces zones, j’ai ensuite fait une
analyse pour voir s’il y avait un lien quelconque avec les
conditions socioéconomiques de ces quartiers. Il s’est
avéré qu’il y avait une forte corrélation
entre le nombre de licences de loterie vidéo par tête
d’habitant dans ces zones géographiques et le pourcentage
de foyers qui y vivaient en dessous du seuil de la pauvreté (ou
le seuil de faible revenu, comme l’appelle Statistique Canada).
Plus la concentration de foyers pauvres dans un quartier était
forte, plus les probabilités étaient élevées
d’y trouver un nombre plus fort par tête d’habitants
de licences pour des appareils de loterie vidéo.
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