par Alec Castonguay,
Le Devoir, LES ACTUALITÉS, samedi 24 avril 2004,
p. A1
Les
mesures de prévention mises en place par le gouvernement pour
sensibiliser les jeunes au jeu compulsif, l'un des groupes les plus
touchés par ce problème, se révèlent pratiquement inexistantes et
rejoignent très peu d'adolescents au Québec, a appris Le Devoir.
Depuis que le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a
pris la décision de laisser la prévention dans les écoles aux régies
régionales de santé, le nombre d'établissements scolaires qui
possèdent un volet préventif est passé de 3200 à une vingtaine tout
au plus.
Les enfants et les adolescents, qui grandissent dans une société où
l'offre de jeu est omniprésente et facile d'accès, connaissent de
plus en plus de problèmes reliés aux jeux d'argent. Selon la plus
récente enquête effectuée en 2002 par l'Institut national de santé
publique du Québec (INSPQ) et le Centre international d'étude sur le
jeu et les comportements à risque chez les jeunes de l'université
McGill, environ 7 % des élèves du secondaire ont un problème de jeu,
2,3 % sont probablement déjà des joueurs pathologiques et 4,8 % sont
à risque de le devenir.
Et le malaise se généralise. Il ressort de l'enquête que la moitié
(51 %) des élèves se sont adonnés au moins une fois à un jeu de
hasard et d'argent pendant l'année précédant l'enquête et presque
autant (44 %) ont participé à des jeux fournis par l'État, auxquels
ils ne sont pourtant pas censés avoir accès. Les chercheurs
observent que 13 % des jeunes joueurs ont connu ou connaissent des
problèmes relativement à leur participation aux jeux de hasard et
d'argent.
Avant que ces milliers de jeunes viennent grossir les rangs des 140
000 joueurs pathologiques de la province, un programme a été mis en
place pour les atteindre directement dans les écoles et ainsi tenter
de prévenir les problèmes. En 1998, Loto-Québec, conscient du
phénomène, a commencé à financer le projet «Moi, je passe», élaboré
par la compagnie Groupe jeunesse.
Ce programme, conçu et évalué périodiquement par des chercheurs,
question de l'adapter le mieux possible aux jeunes, était constitué
de dépliants, de cassettes vidéo et de manuels pour les enseignants
et les parents. «Moi, je passe» rejoignait 3200 écoles et près de
650 000 élèves, de la troisième année du primaire à la cinquième
année du secondaire.
En 2002, après deux années de fonctionnement et trois millions de
dollars en investissement, le MSSS décide de mettre un terme à ce
programme national. Ce sera aux 16 Régies régionales de la santé,
aujourd'hui nommées Agences de développement de réseaux locaux, de
services de santé et de services sociaux, de gérer la prévention
chez les jeunes. La prévention n'est donc plus systématique. «Si une
commission scolaire ou une école identifie un problème, elle n'a
qu'à communiquer avec son agence régionale pour demander du
financement, soutient Dominique Breton, directrice des
communications au MSSS. On a décentralisé dans les régions parce que
c'est plus efficace comme ça - c'est plus près du terrain - plutôt
que d'avoir un programme national unique.»
Presque rien sur le terrain
Il semble que ces bonnes intentions ne se soient pas rendues
jusqu'aux agences. Un coup de sonde dans les différentes régions
montre que les écoles et les commissions scolaires ne demandent pas,
ou très peu, de trousses de prévention pour les élèves. Seulement
une vingtaine d'établissements environ au Québec ont persévéré et
continuent d'offrir une sensibilisation au phénomène du jeu.
Dans la région de Québec, où se trouve l'une des plus importantes
agences du réseau, on confirme «qu'aucune école ou commission
scolaire n'a demandé de financement ou d'aide pour un projet relié
au jeu pathologique depuis que c'est [eux] qui [ont] cette
responsabilité», souligne Éric Lavoie, directeur des communications
de l'agence.
À Montréal, où la plus grosse agence du Québec reçoit près de deux
millions par année pour combattre le jeu compulsif, seulement une
école (Charles Bruno) et une commission scolaire (English Montreal
School Board) ont des projets en marche. Trois autres projets ont
été refusés par l'agence, qui a été la seule de la province à
évaluer la situation sur son territoire. Cinq autres projets pour
les jeunes, mais orientés vers la formation aux intervenants ou dans
des organismes communautaires, sont aussi en place.
«Le milieu est très intéressé à prévenir le jeu chez les jeunes, car
c'est un problème important, soutient Ping Wang, responsable du
dossier du jeu pathologique à l'agence de Montréal. Ça préoccupe
beaucoup de monde, on le sent. Mais les gens et les écoles ne savent
pas où s'adresser et comment faire. C'est à nous de mieux le faire
savoir.»
La situation est d'autant plus complexe pour les écoles que l'agence
régionale qui reçoit la demande doit créer de toutes pièces une
trousse de prévention et un programme, puisque le volet national
n'existe plus, le contrat avec Groupe Jeunesse ayant été rompu. La
compagnie est d'ailleurs devant les tribunaux pour faire respecter
les engagements du gouvernement.
Les quelques actions actuellement en place pour les jeunes ne
suffisent pas du tout, estime Serge Chevalier, chercheur spécialisé
en jeu pathologique à l'INSPQ. «Même si une école veut de l'aide
pour contrer le jeu dans son école, on lui envoie quoi?
demande-t-il. Des régions ont sûrement des idées, comme à Montréal.
Mais c'est loin, très loin d'être le cas partout. Même si on ne sait
pas le taux de pénétration de "Moi, je passe", on est loin de
rejoindre autant de monde actuellement. Aujourd'hui, aucun programme
efficace n'existe pour les jeunes.»
Pourquoi ne pas avoir conservé le programme national «Moi, je
passe»? Une question que des centaines d'enseignants et de
directeurs d'école - et même de directeurs d'agences, selon nos
informations - se sont posée. Sans réponse. Le programme coûtait 800
000 $ par année.
Même le président de Loto-Québec de l'époque, Gaétan Frigon, a voulu
sauver le programme. Dans une lettre dont Le Devoir a obtenu copie,
envoyée au MSSS le 15 avril 2002, il écrit: «Dans le cadre d'une
saine gestion des finances publiques, il est impensable de tenter de
créer en parallèle au programme "Moi, je passe" un autre programme
national en matière de prévention du jeu pathologique à l'intention
de la jeunesse québécoise.» D'autres lettres de Loto-Québec,
notamment du directeur de la recherche et de la prévention du jeu
pathologique, Daniel Dubeau, réitèrent l'appui de la société d'État
au projet, rappelant que le programme a été créé par des chercheurs
spécialisés compétents.
L'INSPQ, qui a évalué le programme juste avant sa mise à mort, juge
l'arrêt prématuré, puisque le programme était prévu pour fonctionner
sur plusieurs années. Dans le rapport d'étape numéro trois daté de
mars 2003 sur l'«évaluation du programme expérimental sur le jeu
pathologique», on peut lire que, «quoi qu'il en soit, on peut penser
que la génération d'étudiants qui aura été en contact avec ce
programme durant plusieurs (théoriquement jusqu'à onze) années
consécutives aura des résultats plus satisfaisants à long terme
[...]. Cependant, l'évaluation du programme "Moi, je passe" deux ans
seulement après sa mise sur pied aura pu desservir sa cause auprès
de décideurs qui espèrent une "rentabilité" immédiate du programme
en terme d'amélioration de connaissances et de changement de
comportements».
Il faut donc revoir cette sensibilisation au compte-gouttes mis en
place depuis deux ans, selon Serge Chevalier. «Est-ce que ça prend
un seul programme national ou alors deux ou trois pour être plus
adaptés aux régions? Je ne sais pas, dit-il. Mais il faut avoir
quelque chose qui soit destiné aux jeunes. Les problèmes des
adolescents face au jeu compulsif sont plus élevés que la moyenne
québécoise [2,1 %]. Si on ne fait rien maintenant, ça va coûter plus
cher à la société plus tard.»
Ce texte a été publié
originalement dans le journal Le Devoir. Il
est reproduit avec l'aimable
autorisation de son auteur
Du même auteur:Coût du jeu au Québec: 2,5 milliards;Malades du jeu,
Des millions en moins pour les joueurs
compulsifs
.