par Alec Castonguay,
Le Devoir, LES ACTUALITÉS, vendredi 23 avril 2004,
p. A1
Depuis trois ans, le gouvernement du
Québec n'a pas utilisé tout l'argent qu'il était dans l'obligation
de consacrer à la lutte contre les problèmes de jeu compulsif, a
appris Le Devoir. Des surplus de près de 7,5 millions de dollars
dorment dans les coffres du ministère de la Santé et des Services
sociaux (MSSS), responsable des programmes de prévention, même si
ces millions sont versés directement par Loto-Québec dans un fonds
spécifique pour combattre ce fléau.
Depuis mars 2000, un décret gouvernemental oblige Loto-Québec à
sortir plusieurs millions de ses coffres chaque année pour lutter
contre les problèmes de jeu pathologique, qui affectent près de 140
000 personnes au Québec. Cet argent, complètement à part des
dividendes que verse la société d'État au gouvernement tous les ans
(1,3 milliard en 2003), ne peut être utilisé qu'à cette seule fin.
C'est le MSSS qui est chargé d'évaluer les programmes de prévention
et de mettre en place des mesures pour combattre ce problème.
Or le MSSS est loin d'avoir utilisé tout l'argent disponible,
préférant plutôt accumuler des surplus. En 2001-02, alors que
Loto-Québec a versé 18 millions dans le fonds spécifique, appelé
Compte pour le financement du programme d'aide aux joueurs
pathologiques, le ministère n'a dépensé que 12,5 millions. D'où un
surplus de 5,5 millions.
En 2002-03, une légère modification des règles a obligé Loto-Québec
à verser trois millions à la Régie des alcools, des courses et des
jeux (RACJ) et, comme prévu, 17 millions dans le Compte pour le
financement du programme d'aide aux joueurs pathologiques. De ces 17
millions, le MSSS n'a utilisé que 15,1 millions, soit près de deux
millions de moins que prévu.
Sur un total de 35 millions versés par Loto-Québec ces deux années,
ce sont donc 7,4 millions qui auraient dû aller à la lutte contre le
jeu pathologique.
Cet argent n'a pas été dépensé ailleurs au MSSS et encore moins à
d'autres ministères, soutient Dominique Breton, directrice des
communications au MSSS. «On le garde pour d'éventuels projets et
pour bonifier d'autres activités dans le futur. Notre programme de
prévention est en cours d'évaluation par l'Institut national de
santé publique du Québec [INSPQ] et, avant d'octroyer toutes les
sommes, nous voulons être sûrs que ça va au bon endroit.»
Cette évaluation, menée par les chercheurs spécialisés en jeu
pathologique de l'INSPQ, est en marche depuis deux ans et doit
rendre ses conclusions cet été ou à l'automne prochain, soutient
Dominique Breton. Selon nos informations, il ne reste que le rapport
final à remettre au MSSS. Chacun des nombreux rapports d'étape
disponibles tout au long du processus a évalué plusieurs programmes
et permet d'orienter au fur et à mesure les politiques du
gouvernement. L'évaluation de la ligne Jeu aide et référence, par
exemple, est complétée depuis un an. Une amélioration de cette
mesure est d'ailleurs prévue cette année ou l'année prochaine, mais
pas à partir des surplus.
Le MSSS estime que le délai de deux ans pour faire l'évaluation est
tout à fait normal. «On se doit de faire des recherches et d'être à
l'affût de ce qui se fait de mieux pour investir aux bons endroits»,
soutient Dominique Breton. Il semble toutefois que la dernière année
financière, 2003-04, qui prenait fin le 31 mars, a été différente.
Cette fois-ci, le MSSS n'a pas senti le besoin de ménager une
réserve pendant l'évaluation, préférant dépenser entièrement les 17
millions alloués par Loto-Québec.
De cette somme, près de trois millions ont été consacrés à la
recherche, un chiffre en constante augmentation depuis trois ans
(1,5 million en 2001-02, puis 2,5 millions en 2002-03). Trois autres
millions ont été injectés dans une campagne nationale et régionale
de publicité, notamment intégrée dans «Parler, c'est grandir», qui
ne porte pas uniquement sur le jeu compulsif. La coordination
nationale des programmes a coûté un million. Le reste, soit près de
dix millions, est allé aux divers programmes gérés dans les régions
de la province.
L'utilisation des surplus de 7,4 millions ne figure pas à l'ordre du
jour pour l'année en cours, le budget maximum consacré au Compte
pour le financement du programme d'aide aux joueurs pathologiques
étant encore une fois de 17 millions, concède Dominique Breton. Et
pour 2005-06? «Je ne peux pas dire quand [les surplus seront
utilisés], les décisions n'ont pas encore été prises»,
souligne-t-elle.
Des flèches au gouvernement
Mis au parfum de cette situation, Alain Dubois, éditeur de
Jeu-compulsif.info, le site
Internet le plus complet sur le sujet au Québec, n'a pas mâché ses
mots. «C'est scandaleux! Les besoins sont tellement importants pour
combattre le jeu compulsif et le gouvernement n'est même pas capable
d'utiliser tout l'argent qu'il a pour ça, même si ça reste infime en
comparaison des énormes dividendes que Loto-Québec verse chaque
année.»
Alain Dubois estime que ces surplus «témoignent d'une mauvaise foi
de la part du gouvernement». «Ça rapporte tellement, le jeu, qu'on
peut se demander si le gouvernement a intérêt à contenir les
problèmes, dit-il. Les joueurs compulsifs donnent beaucoup d'argent
à Loto-Québec, donc au gouvernement. Et comme c'est lui, par
l'entremise du ministère de la Santé et des Services sociaux, qui
doit lutter contre ce problème, il y a une sorte de conflit
d'intérêts. Les paramètres de prévention et l'argent devraient être
gérés par un organisme indépendant pour que ce soit vraiment
crédible.»
Surtout que les coûts sociaux engendrés par le jeu compulsif dans la
province sont élevés. Le 10 avril dernier, Le Devoir révélait que
les problèmes des 140 000 joueurs compulsifs du Québec coûtent près
de 2,5 milliards de dollars par année à la société, selon les plus
récentes études conservatrices disponibles en Amérique du Nord.
Chaque joueur pathologique coûte entre 18 000 $ et 56 000 $ par
année, notamment à cause des vols, des fraudes, des absences au
travail et de la criminalité qu'il entraîne.
Ce texte a été publié
originalement dans le journal Le Devoir. Il
est reproduit avec l'aimable
autorisation de son auteur
Du même auteur:
Coût du jeu au Québec: 2,5 milliards;Jeu compulsif: les ados oubliés;
Malades du jeu
www.Jeu-compulsif.info
&
www.toxico.info