La rue est
étroite, l'édifice presque anonyme. Pourtant pour la communauté
chinoise du Grand Montréal, le quatrième étage de la rue Côté
est bien plus qu'un simple bureau. Porte d'entrée du réseau de
la santé et des services sociaux et centre de référence dans
divers domaines, le Service à la famille chinoise du Grand
Montréal fait figure de phare dans la communauté
sino-québécoise. À la tête du Service depuis mai 2001, Me May
Chiu affirme avoir trouvé l'équilibre parfait entre le droit
et son goût pour le combat politique. Un parcours parsemé de
luttes anti-discrimination et de représentations publiques. Un
défi à la hauteur de son idéal.
Me
May Chiu, du Service à la famille chinoise du Grand
Montréal |
Née à Hong Kong, May Chiu avait six ans
lorsque ses parents décident de mettre le cap sur une autre vie.
Installée à Trois-Rivières, où une tante habite déjà depuis
quelques années, la petite May s'intègre lentement mais sûrement
à la société québécoise. D'abord étudiante au Collège de
Lennoxville, lorsque vient le temps de s'inscrire à
l'université, elle fait le grand saut vers Montréal. Curieuse et
assoiffée de connaissances, elle étudie alors la philosophie et
l'histoire de l'art au grand dam de ses parents. « Mes parents
me demandaient souvent quand j'aurais un vrai travail. Pour eux,
les études ne servaient à rien si elles ne menaient pas à un
travail tangible. Moi, j'étais trop idéaliste pour me limiter,
je voulais explorer. »
Sans grande surprise, elle se retrouve sans
emploi au terme de ses études. C'est finalement un travail
d'intervenante sociale au Service à la famille chinoise du Grand
Montréal qui la mettra sur le chemin du droit. « Quand j'ai eu
terminé mes études, je suis allée cogner à la porte du Service
et comme ils avaient besoin de personnel à l'accueil ils m'ont
offert un emploi. J'ai tout fait, dont être interprète pour des
avocats. C'est notamment en faisant cela que j'ai réalisé à quel
point le droit pouvait être intéressant. En plus, pour être
franche et même si mes propos ne plairont pas à certains de mes
collègues, j'étais tellement déçue de la manière dont les
avocats que je rencontrais travaillaient et traitaient les gens
que je me suis dit que je ne pourrais pas faire pire. »
Retour aux sources et droit
Diplômée en droit de l'Université McGill, elle
deviendra membre du Barreau du Québec en 1996. Un parcours
entrecoupé d'un séjour d'un an en Chine, autre entorse au
cheminement rectiligne de la majorité de ses collègues d'études
d'alors. « Quand j'ai terminé mon Barreau, j'éprouvais le besoin
de retrouver mes origines, de découvrir quelle était ma culture.
J'ai donc quitté pour la Chine où j'ai vécu pendant un an. J'y
ai enseigné le droit et l'anglais à l'Université de Shanxi, dans
le nord de la Chine. Je n'avais pas d'enfant, pas de travail.
C'était là ou jamais. J'ai plongé. Avec le recul, je peux dire
que c'est la meilleure décision que j'ai prise de ma vie. »
Son séjour en Chine lui permettra de découvrir
beaucoup de choses, dont sa propre culture. « J'étais tellement
jeune quand j'ai quitté la Chine que je n'avais pas
véritablement de souvenir de la vie là-bas. J'ai découvert
beaucoup de choses et ça m'a notamment permis de mieux
comprendre quelle avait été l'histoire de mes parents. »
De retour aux pays, son expérience
outre-frontière, lui permet de décrocher rapidement un stage
dans un bureau spécialisé en droit de l'immigration. Un choix
qui lui permettra de fonder son propre cabinet et de vivre à
fond l'aventure du droit pendant trois ans, jusqu'à ce que,
enceinte de son premier enfant, elle décide de se retirer.
Depuis mai 2001, devenue directrice générale du Service à la
famille, elle ne pratique plus le droit au sens où on l'attend
généralement. Ce qui ne l'empêche pas d'affirmer que sa
formation et son expérience dans le domaine juridique sont mises
à contribution quotidiennement.
Luttes et droits humains
Dans les faits, la défense des intérêts d'un
pan entier de la population a aujourd'hui remplacé
l'intervention plus individuelle à laquelle sa pratique l'avait
habituée. « J'assume un rôle de représentation, mais aussi de
défense des droits de toute la communauté chinoise. La capacité
d'analyse que ma formation m'a permis de développer m'est utile
à chaque fois que je dois, par exemple, négocier des ententes
avec le gouvernement ou encore quand je dois défendre des
principes basés sur le droit de la personne. C'est ce qui fait
que j'ai pu avoir gain cause dans certains dossiers. »
L'abandon d'un projet de mini-casino, enraciné
en plein cœur du quartier chinois, figure au nombre des luttes
qu'elle a menées avec succès depuis son entrée en fonction. Un
combat aux retombées plus larges que ce qui n'y paraît, puisqu'à
la suite des pressions qu'elle a effectuées, la Régie des
alcools, des courses et des jeux s'est engagée à modifier les
véhicules utilisés pour faire connaître au public les projets de
cette nature. « Traditionnellement, la Régie publiait les
informations de cette nature uniquement dans Le Devoir.
Évidemment, ce n'est pas tout le monde qui peut en prendre
connaissance. Agir de cette manière c'est faire comme si la
population québécoise était un bloc monolithique or, ce n'est
pas du tout le cas. J'ai donc réussi à convaincre les autorités
que pour rejoindre tout le monde, ces avis devaient aussi être
publiés dans les journaux de quartier qui sont parmi les médias
les plus lus, surtout dans les communautés culturelles. À mon
sens, tout le monde devrait pouvoir avoir accès à une
information susceptible de changer son environnement. C'est une
question de droits de la personne. »
Heureuse des résultats obtenus jusqu'à
présent, May Chiu se promet d'ailleurs de récidiver et d'agir
sur tous les fronts, qu'ils soient politiques ou légaux, pour
faire changer les choses. « Mon statut actuel est un mélange
entre le politique et le juridique. C'est le meilleur des deux
mondes, comme si enfin je pouvais utiliser tous les moyens qui
sont à ma disposition pour servir mon idéal de toujours: mettre
fin à la discrimination. »
Ce texte a été publié
originalement dans
le
Journal du Barreau. Il
est reproduit avec l'aimable
autorisation de son auteur |