par Alec Castonguay,
Le Devoir, LES ACTUALITÉS, samedi 10 avril 2004,
p. A2
L'engrenage dans lequel se prennent
les adeptes des jeux d'argent est presque toujours le même. Quelques
événements qui s'enchaînent, souvent avec un appareil de loterie
vidéo comme déclencheur, menant à une descente aux enfers, à une
déchéance financière et à un désespoir que même les joueurs
compulsifs rencontrés sont incapables de décrire.
Résidant de Sept-Îles à l'époque, Guy T. a goûté au jeu en 1996,
quand les appareils de loterie vidéo se sont multipliés dans les
bars de la ville. «J'ai mis 7 $ là-dedans et je suis sorti avec 700
$, raconte-t-il. Je me suis dit que je venais de trouver un filon
pour faire de l'argent facile. J'ai remis 20 $ et j'ai fait 500 $!
Le lendemain, j'y suis retourné. Pour faire de l'argent, mais
surtout pour retrouver l'incroyable sentiment de joie et
d'excitation qui t'anime quand tu gagnes. Mais j'ai tout perdu. Je
suis devenu hypnotisé par la machine. Comme une drogue. En un an,
j'ai claqué 55 000 $.»
Pour dénicher de l'argent, Guy a presque tout vendu ce qu'il
possédait, de l'auto en passant par la motocyclette et la motoneige,
jusqu'à ses vêtements de cuir, qui avaient une certaine valeur.
Puis, il a basculé. «J'ai perdu la compagnie que je possédais. J'ai
commencé à faire des faux chèques et tous les commerces de la ville
me couraient après, se rappelle-t-il tristement. J'ai dû emprunter
de l'argent au crime organisé pour jouer. Je leur devais 25 000 $ à
un certain moment.»
Comme 50 % des joueurs pathologiques, il s'est donc mis à commettre
des crimes afin de garder la possibilité de mettre de l'argent dans
la machine, devenue son pusher de joie, même quand il perdait des
sommes faramineuses, parfois 4000 $ par jour. «Quand tu dois de
l'argent à des criminels, tu fais ce qu'ils disent, surtout quand tu
ne peux pas rembourser, continue Guy T. Je vendais 250 000 $ de
cocaïne par année. J'ai eu le gun dans la bouche une couple de fois
pour que je crache ce que je devais. Mais dès que j'avais un peu
d'argent, je le claquais dans les machines. Même rendu là, je ne
pouvais pas m'arrêter. J'ai battu des gens que je ne connaissais pas
mais à qui le crime organisé voulait donner une leçon. J'avais honte
de moi, je n'étais pas comme ça avant.»
Sa femme et sa fille l'ont quitté, comme cela arrive souvent dans de
telles situations. «Je n'ai pas vu ma fille depuis quatre ans. Ça
m'attriste énormément.» Aujourd'hui, après quelques thérapies, la
plupart en isolement pendant 28 jours dans une maison spécialisée,
Guy n'est toujours pas complètement sorti de sa dépendance. Il a
fait trois rechutes depuis un an, dilapidant près de 70 000 $ au
passage. «Mes dettes au crime organisé sont au moins réglées,
dit-il. Il le fallait, parce que ma famille commençait à subir des
pressions et des menaces. Là, je suis sobre depuis quelques
semaines. Je prends les jours un à la fois. Je dois vivre au moment
présent.»
Alain T. a été dans le même bateau. En quatre ans, il a flambé plus
de 500 000 $ dans des machines à sous. Il a touché le fond du baril
lui aussi, flirtant régulièrement avec le crime organisé pour
pouvoir jouer. Après une thérapie avec des toxicomanes, il est
devenu intervenant à la Maison Claude-Bilodeau, qui s'occupe des
joueurs pathologiques à Sainte-Marie-de-Beauce. Il a recouvré la
santé mentale, le jeu compulsif étant une maladie reconnue depuis
1980.
«Je ne l'admettais pas, raconte-t-il. Je ne suis pas un cave,
pourtant! Je savais qu'il n'y avait pas d'argent à faire avec ça,
mais c'était plus fort que moi. Ce n'est pas logique, c'est un mal
de vivre, une honte que je portais en moi tous les jours. J'ai voulu
me suicider plusieurs fois. Quand je suis arrivé à ma thérapie en
retraite fermée, je n'avais plus rien. Un sac vert, deux ou trois
morceaux de linge, c'est tout.» Aucun des deux hommes n'a déclaré
faillite personnelle pour autant.
Ces deux cas sont loin d'être uniques alors que la province compte
près de 140 000 joueurs compulsifs comme Guy et Alain. Fraudes
fiscales, vols, crimes, emplois perdus, problèmes familiaux,
dettes... des problèmes qui coûtent à la société québécoise près de
2,5 milliards de dollars par année (voir texte en page A1).
Les deux hommes sont évidemment contre l'idée de Loto-Québec de
déménager le Casino de Montréal plus près du centre-ville, comme la
société d'État envisage encore de la faire. Des détails seront
certainement donnés d'ici la fin du mois dans le cadre du dépôt du
nouveau plan d'affaires. «J'étais trop loin de Montréal pour y
aller, ça prenait trop d'organisation, dit Alain. Mais s'il avait
été juste à côté, c'est là que j'aurais tout perdu. L'ambiance est
meilleure que dans le fond d'un bar. Quand je pouvais me rendre,
c'était comme une récompense, un jour de fête.»
Jean Métayer, coordonnateur du Regroupement des citoyens et
citoyennes contre l'expansion des jeux de hasard et d'argent, espère
lui aussi voir la société d'État pencher en faveur du maintient du
casino sur l'île Notre-Dame. «Les quelques kilomètres de distance
que les gens doivent parcourir à partir du centre-ville les
empêchent d'aller jouer le midi ou dans une pause au travail parce
qu'ils doivent prendre leur auto et se déplacer, dit-il. À côté du
bureau, il n'y aura plus de limite. On accrochera plus facilement
des gens qui ont une chance de devenir des joueurs compulsifs. Et ne
me parlez pas des touristes. Au centre-ville, c'est vraiment pour
viser la population locale.»
Les problèmes de jeu attaquent toutes les couches de la société sans
distinction, rappelle Alain Dubois, éditeur du site Internet
Jeu-compulsif.info. «Du directeur informatique à la dame de 65 ans à
la retraite, n'importe qui peut en être victime.» Il estime que les
20 millions de dollars que Loto-Québec consacre chaque année à la
prévention du jeu pathologique sont insuffisants. La société d'État
peut malgré tout se vanter d'être l'organisme qui dépense le plus
d'argent pour combattre le fléau du jeu compulsif en Amérique du
Nord. Le prochain plan d'affaires pourrait d'ailleurs ajouter
d'autres sommes.
Élisabeth Papineau, chercheure à l'Institut national de santé
publique du Québec (INSPQ) et spécialiste des jeux de hasard et
d'argent, voudrait que le gouvernement en demande moins à
Loto-Québec. «Ce qui est irresponsable, c'est de demander les mêmes
rendements à Loto-Québec qu'aux autres sociétés d'État,
soutient-elle. Il faudrait avoir un plafond de revenus et limiter
l'offre de jeu. Le jeu cause des problèmes, et il faudrait que le
gouvernement commence par le reconnaître.»
Ce texte a été publié
originalement dans le journal Le Devoir. Il
est reproduit avec l'aimable
autorisation de son auteur
Du même auteur:
Jeu compulsif: les ados oubliés;
Coût du jeu au Québec: 2,5 milliards;
Des millions en moins pour les joueurs
compulsifs
.