Élisabeth Papineau & Serge Chevalier
Depuis 2002, les jeux de hasard
et d’argent gérés par l’État québécois ont généré environ 3 % du
budget du gouvernement du Québec : ceci équivaut à un montant,
considérable, de plus de 1 milliard 350 millions de dollars; il y a
deux ans, Loto-Québec remettait en dividendes à l’État des sommes
supérieures à celles fournies par Hydro-Québec ou par la Société des
alcools du Québec.
Tout cela serait bel et bien si les jeux de hasard et d’argent ne
provoquaient pas de problèmes, notamment le jeu pathologique. C’est
ce qu’ont fait valoir à plusieurs reprises le Vérificateur général
du Québec ainsi que diverses instances de santé publique. En ce
moment, la pression sociale et politique est forte pour que l’État
gère les problèmes de jeu et en prévienne l’apparition, tandis que
les considérants économiques demeurent au sommet de l’ordre du jour
de ce même État. Comment donc concilier la santé et les finances
publiques? L’état infirmier et l’état tenancier?
Les cibles financières de
Loto-Québec
Dans son budget de juin 2003, le ministre Séguin requérait de
Loto-Québec un réajustement à la hausse, 100 millions
supplémentaires, des dividendes à verser au gouvernement. Il est
incertain que Loto-Québec atteigne l’objectif fixé par le ministre
des Finances. Dans son tout récent budget, le même ministre des
Finances demande un nouvel accroissement du dividende que
Loto-Québec aura à verser pour l’année financière en cours
(2004-2005).
Les résultats financiers récents de Loto-Québec, tels que publiés
dans les rapports annuels des dernières années, indiquent que les
bénéfices nets tendent à plafonner. Dans le rapport financier
intérimaire pour les trois premiers trimestres de l’année financière
2003-2004, Loto-Québec affiche un recul pour toutes les activités de
jeu gérées par cette société sauf pour les appareils de loterie
vidéo; pour ces derniers, on constate une augmentation de 3,4 % des
revenus qui, en 2002-2003 s’élevaient à près de 1 milliard 400
millions excluant les lots remis aux joueurs.
Dès lors, une question se pose : comment Loto-Québec fera-t-elle
pour augmenter ses bénéfices nets sans affecter davantage la santé
des Québécois?
Les moyens proposés pour l’atteinte de ces cibles
Loto-Québec déposera d’ici la fin du mois d’avril un nouveau plan
d’action . Nous retrouverons dans ce document les solutions
préconisées par la société d’État. Rien n’a encore officiellement
filtré du contenu de ce plan, mais les médias ont récemment fait
état d’entrevues et de nouvelles permettant de mettre en lumière
certaines des avenues qui pourraient être utilisées afin de
rencontrer les objectifs financiers imposés. Le plus récent coup de
sonde lancé par Loto-Québec porte sur l’agrandissement du Casino de
Montréal ou son déménagement dans le centre-ville montréalais
(possiblement dans le Vieux-Port). L’autre voie pressentie est celle
du regroupement d’un nombre considérable d’appareils de loterie
vidéo dans des sites dédiés (dans des hippodromes ou ailleurs).
D’autres mesures seront sans aucun doute présentées dans la
prochaine proposition de plan d’action de Loto-Québec; qui sait,
peut-être même que la proposition de l’ouverture d’un casino à
Mont-Tremblant refera-t-elle surface?
L’impact de ces mesures appréhendées sur la santé des Québécois &
Le déménagement du Casino de Montréal sur l’Île de Montréal
Selon les commentaires recueillis par les journalistes auprès des
élus municipaux de Montréal, l’agrandissement du site actuel du
Casino de Montréal serait impensable eu égard à la réglementation en
vigueur ainsi qu’à l’impact majeur et défavorable qu’une telle
action aurait sur la diminution des espaces verts, en particulier,
et l’environnement, en général, de la région montréalaise.
Le déménagement du Casino dans le centre-ville de la métropole
serait tout aussi néfaste et nuisible, comme l’un des auteurs du
présent texte l’avait déjà exprimé l’an dernier. En effet, une telle
mesure provoquerait immanquablement un achalandage supplémentaire
considérable du quartier où le casino s’implanterait, ceci aurait
des conséquences tout aussi notables sur le réseau routier
permettant l’accès au site choisi – le plus récent rapport annuel de
Loto-Québec fait d’ailleurs état à cet égard d’une augmentation de
plus de 20 % du nombre d’autobus amenant des joueurs dans les
casinos du Québec; en moyenne, comme l’indique le plan d’action de
Loto-Québec déposé l’an dernier, le casino de Montréal attire 20 000
personnes par jour et 35 000 les journées d’affluence. En d’autres
termes, le tissu urbain serait chamboulé et menacé, les Montréalais
demeurant à proximité du site ou tout au long des voix d’accès
risqueraient de voir leur environnement se détériorer.
Par ailleurs, le déménagement du casino sur l’Île de Montréal
rendrait l’accessibilité des jeux beaucoup plus grande à la
population environnante. Des recherches récentes indiquent un lien
étroit entre la disponibilité des jeux et la présence de problèmes
de jeu dans la population (pour des études américaines, voir
l’article de Alec Castonguay). À cela s’ajoutent les résultats d’une
autre étude récente qui démontre que les jeux de casinos se classent
parmi ceux les plus fortement associés à des problèmes de jeu.
L’impact, donc, de ce déménagement pourrait très bien se faire
sentir par un accroissement du nombre de personnes et de familles
directement atteintes par des problèmes de jeu.
La concentration des appareils de loterie vidéo
Des recherches démontrent donc une association entre l’accessibilité
aux appareils et le développement de problèmes de jeu. Ces
recherches concluent d’ailleurs qu’il faut limiter le nombre
d’endroits où les appareils électroniques de jeu sont disponibles.
Possiblement sur la base de ces données, le ministre des Finances
semble opter présentement pour des solutions de regroupement des
appareils. Ce type de solution permet de conserver le nombre d’AÉJ
en circulation à son niveau actuel, d’espérer que les revenus du jeu
se maintiendront et que les problèmes de jeu régresseront – ce qui
reste à être démontré scientifiquement. Cette orientation s’inscrit
résolument dans la perspective qu’entrevoyait M. Frigon, l’ancien
PDG de Loto-Québec, avec l’ouverture d’un casino au Mont-Tremblant.
Il s’agissait alors de retirer les ALV de tous les bars et
brasseries qui en géraient trois ou moins et de répartir les
machines ainsi récupérées entre le nouveau casino, le Casino de
Montréal et les hippodromes. Il y a quelques semaines, M. Séguin
lançait ses propres coups de sonde en émettant l’hypothèse de la
création de mini-casinos regroupant justement les appareils émanant
des sites avec moins de quatre machines. Il semblerait, avec la
conférence de presse de Magna Entertainement Corp. tenue tout
récemment à Montréal, que la situation continue d’évoluer en ce
sens. Cette compagnie affirme être actuellement en pourparlers avec
le ministère des Finances en vue d’acheter les quatre principaux
hippodromes du Québec.
Les hippodromes répartis au travers le Québec hébergent d’ores et
déjà un nombre considérable d’AÉJ, et le principal produit qu’ils
offrent à leur clientèle sont les jeux de hasard et d’argent.
Rajouter des appareils de loterie vidéo dans ce type d’établissement
représente donc une solution de facilité sur le plan économique.
On peut comprendre un certain empressement du gouvernement à
conserver la totalité des appareils actuellement en fonction au
Québec : les appareils de loterie vidéo constituent 28 % du chiffre
d’affaire de Loto-Québec et à peu près la moitié du bénéfice net
consolidé de cette société d’État (48,7 % en 2002-2003). Il n’en
demeure pas moins que les divers scénarios de regroupement des
appareils posent pour le moment soulèvent des questions cruciales.
Tout d’abord, nombre de travaux scientifiques ont conclu que les
appareils électroniques de jeu ainsi que les courses de chevaux se
classent parmi les jeux de hasard les plus dangereux pour la santé
des populations. Le regroupement des appareils dans un nombre plus
restreint de sites réduira l’accès à ces appareils et cela est
louable. Mais il n’aura vraisemblablement aucun effet sur leur
nocivité : Loto-Québec et la Société des loteries vidéo du Québec
ont remplacé ces dernières années leur parc de machines. Les
nouveaux appareils intègrent une série d’éléments visant la
réduction des problèmes de jeu. Aucune évaluation de la performance
des nouveaux dispositifs «anti jeu pathologique» n’a été menée à ce
jour et, à notre connaissance, une telle évaluation, si elle est
encore possible, n’est pas prévue. Le seul indicateur de l’effet de
ces mesures réside encore dans la performance financière de
l’opération. Or les revenus et les bénéfices des appareils de
loterie vidéo, ont continué de croître malgré ces dispositifs «
responsables » censés permettre, notamment, le contrôle de la durée
de jeu et des sommes jouées. Les résultats des initiatives affichées
par Loto-Québec ne semblent donc pas convaincants quant à la
réduction de la nocivité des appareils électroniques de jeu et à la
prévention auprès des joueurs.
Le regroupement des machines dans les hippodromes nous interpelle
aussi. La Société nationale du cheval de course (la SONACC), qui est
l’organisation gouvernementale bénéficiant des paris sur les courses
de chevaux ainsi que des quelques 530 appareils de loteries répartis
dans les quatre hippodromes majeurs du Québec, n’a développé, à
notre connaissance, ni programme ni tentative visant à dépister,
prévenir, limiter les problèmes de jeu ou à aider ceux des parieurs
qui ont déjà des problèmes de jeu.
Dans tous les cas de réaménagement des appareils de loterie vidéo au
Québec, une série de questions concernant, non pas la légitimité su
jeu en soi, mais les modalités de l’offre de jeu, méritent d’être
posées et débattues publiquement.
• Loto-Québec entend-il réduire, maintenir ou augmenter le nombre
total de 20 000 appareils électroniques de jeu au Québec? Quelles
sont les modalités d’un éventuel regroupement de ces appareils? De
quelle taille seront les «mini casinos»? Combien y en aura-t-il? Où
seront-ils situés?
• Quelles en seront les heures d’ouverture (24 heures sur 24 comme
le Casino de Montréal ou avec une heure de fermeture obligatoire)?
• Sachant la relation néfaste démontrée entre la consommation
d’alcool et les problèmes de jeu, sera-t-il permis de consommer de
l’alcool dans les aires de jeu comme c’est le cas présentement dans
les bars, ou cette consommation sera-t-elle interdite comme dans les
casinos du Québec?
• Sera-t-il permis de fumer dans les aires de jeu comme c’est le cas
dans les bars ou bien cette consommation sera réduite à 40 % de
l’espace, comme au casino de Montréal?
• Les incitations à jouer et les autres stratégies de fidélisation
de la clientèle seront-elles permises (comme le club Casino
Privilèges™ dans les casinos du Québec), ou seront-elles proscrites
comme dans les bars, brasseries et hippodromes?
• Sachant le lien entre la facilité à disposer de fonds et la durée
d’une séance de jeu, quelles dispositions concernant la présence des
appareils de retrait bancaires seront en vigueur?
• Un programme d’auto-exclusion des joueurs sera-t-il disponible
(comme c’est le cas dans les casinos du Québec et comme la Régie des
alcools, des courses et des jeux est à en développer un pour les
bars, brasseries et hippodromes)?
• Quelles mesures et budgets de sensibilisation, de prévention et de
dépistage du jeu excessif et pathologique seront prévus?
• Quelles mesures de prévention de l’exposition aux mineurs seront
implantées?
• Quel type de visibilité, de publicité et de mise en marché sera
permis?
• Par ailleurs, les nombreuses incitations à miser « hors piste »
par le biais du téléphone (HorsePlayer Interactive Telephone Account),
de l’Internet (Xpress bet), et dans des salons de pari sis dans
différents bars et cafés, font partie de la philosophie de
commercialisation du pari de Magna Entertainment Corp. Comment
garantir que l’éventuelle vente des hippodromes à un acheteur privé
ne soit pas liée à une quantité indéterminée et croissante de points
de vente physiques mais, surtout, virtuels? Sommes-nous en train
d’ouvrir la porte au pari sur Internet au Québec?
Encore en novembre dernier, le Gouvernement du Québec prévoyait
tenir une consultation publique sur les jeux de hasard et d’argent.
Cette consultation devait se tenir au printemps 2004. Un débat
public est requis autour de la question des jeux de hasard et
d’argent et de l’implication du gouvernement dans cette lucrative
industrie. Au train où vont les choses, restera-t-il des éléments
dont débattre lors d’éventuelles consultations ou les décisions
auront-elles déjà été prises?
Serge Chevalier
Sociologue, spécialiste des jeux d’argent
Élisabeth Papineau
Chercheure, INRS, INSPQ
GRAPHIQUES
ET FIGURES DE LA RECHERCHE ICI
Résumé par Copernic Summarizer