par Alec Castonguay,
Le Devoir, LES ACTUALITÉS, samedi 10 avril 2004,
p. A1
Au moment où Loto-Québec met la
touche finale à son nouveau plan d'affaires, deux nouvelles études
américaines relancent avec force le débat sur la pertinence
économique et sociale d'implanter des casinos et de multiplier
l'offre de jeu. Nombre de faillites personnelles deux fois plus
élevées là où sont situés les temples du hasard, augmentation de la
criminalité, fraude contre les employeurs... Des conséquences qui
coûteraient au bas mot 2,5 milliards de dollars par année au Québec.
L'étude était à peine sortie de l'imprimante que déjà le bouche à
oreille avait alerté certains grands médias américains et plusieurs
municipalités. À l'heure où des dizaines de villes chez nos voisins
du Sud réfléchissent à l'opportunité d'installer des casinos pour
augmenter les revenus des gouvernements, la recherche de
l'économiste Ernie Goss et du professeur en droit Edward Morse, de
l'université Creighton, jette un énorme pavé dans la mare.
Entre 1990 et 2000, les comtés américains qui renferment une maison
de jeu ont affiché un nombre de faillites personnelles deux fois
plus élevé que les autres régions urbaines en tout point semblables
économiquement. Les auteurs de The Impact of Casino Gambling on
Bankruptcy Rates: A County Level Analysis n'ont pas lésiné sur les
moyens, scrutant à la loupe pour la première fois plus de 250 comtés
américains avec ou sans casino.
L'étude, obtenue par Le Devoir avant sa parution dans un magazine
spécialisé prévu dans quelques mois, isole plusieurs facteurs pour
en arriver à ces conclusions. Elle utilise notamment des donnés très
conservatrices en ce qui a trait à la région étudiée, se limitant à
un périmètre de moins de 40 km autour du casino, soit
l'environnement immédiat. Les recherches précédentes quadrillaient
un territoire s'étendant jusqu'à 80 km de la maison de jeu, ce qui
adoucit indûment les chiffres, selon les auteurs.
MM. Morse et Goss démontrent également que les endroits qui ont un
casino connaissent 35,4 % moins de faillites d'entreprises que les
comtés identiques sans casino. Le stimulant économique d'un temple
de la roulette et du black-jack sur les compagnies se confirme, à
l'image des conclusions de plusieurs études. Ce sont donc les
particuliers, les joueurs, qui écopent de façon disproportionnée.
Aucune recherche semblable au Canada n'a été menée.
«Quand on implante un casino, c'est sûr qu'il y a des impacts
économiques importants, explique Edward Morse lorsque joint à
l'université Creighton, au Nebraska. Les bénéfices sont faciles à
voir, comme les entrées de taxes supplémentaires, les emplois créés,
l'augmentation de la valeur des édifices autour, etc. Mais faire une
véritable analyse des coûts et bénéfices reste très difficile. Notre
étude ne fait que lever le voile sur une parcelle des désavantages.
Politiquement, c'est rentable d'ouvrir un casino. Mais
économiquement, les conséquences négatives sont nombreuses, même si
c'est plus ou moins flagrant. On commence à peine à voir combien ça
coûte cher à la société.» Les deux professeurs sont en train
d'écrire un livre sur le sujet, dont leur récente étude sera l'un
des chapitres phares.
Chercheuse à l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ)
et spécialiste de la question des jeux de hasard et d'argent,
Élisabeth Papineau estime que la recherche de MM. Morse et Goss
confirme ce que beaucoup d'experts pensaient. «C'est très clair que
les problèmes de jeu entraînent de graves troubles financiers qui
peuvent mener à la faillite, car ça se passe avec du fric!
souligne-t-elle. Et même là, beaucoup de gens ont de sérieux
problèmes d'argent et ne déclarent pas faillite. C'est souvent un
dernier recours, après s'être endetté à mort. L'incidence économique
du jeu est en réalité pire que cette étude américaine le dit.»
Selon Robert Ladouceur, à la tête de l'équipe du Centre québécois
d'excellence pour la prévention et le traitement du jeu de
l'Université Laval, 28 % des joueurs compulsifs seulement dans la
province ferment leur livre bancaire et déclarent avoir tout perdu.
Et les dettes s'élèvent habituellement entre 75 000 et 150 000 $ par
individu.
L'équivalent d'une récession tous les quatre ans
Earl L. Grinols, économiste à l'université de l'Illinois et
conseiller républicain du président Ronald Reagan en 1987 et 1988,
vient tout juste de sortir un livre qui apporte un éclairage nouveau
sur les coûts sociaux du jeu chez nos voisins du Sud. Selon son
étude, pour chaque bénéfice de 46 $, le jeu coûte 289 $ à la
société. Tous les ans, les différents ordres de gouvernement
américain doivent sortir 54 milliards $US de leurs coffres pour
contrer les effets négatifs du jeu, soit la moitié de ce que coûtent
les conséquences (110 milliards) de la toxicomanie. Et avec la
multiplication rapide des casinos, ces chiffres sont en hausse
constante depuis 10 ans.
«Le coût social du jeu et des joueurs pathologiques équivaut à une
récession supplémentaire tous les quatre ans», écrit Earl Grinols
dans Gambling in America: Costs and Benefits. «Les bonnes politiques
demandent des informations justes et fiables, ce qui est souvent
déficient quand on parle de casinos et de loteries vidéo. Ce n'est
pas parce que le gouvernement exploite lui-même le casino et qu'il
réinvestit l'argent dans d'autres projets que le jeu n'a pas
d'impact social. Il y a tout de même un coût élevé, comme la
dépendance à l'alcool ou à la drogue. Si les désavantages n'étaient
pas si grands, personne ne s'opposerait au jeu.»
Selon le plus récent rapport américain de la National Gambling
Impact Study Commission (1999), un joueur aux prises avec un sérieux
problème de jeu coûte 10 500 $US par année à la société. Vols,
fraudes, services médicaux, etc., entraînent une facture salée. Sans
compter les crimes qui en découlent et que 50 % des joueurs
pathologiques commencent eux-mêmes à perpétrer pour obtenir de
l'argent (voir autre texte en page A 2). La perte de productivité à
la suite des journées d'absence au travail, lorsque le joueur
parvient à le garder, n'est pas non plus sur le radar de la
Commission.
Ce calcul est l'un des plus conservateurs parmi ceux publiés,
puisque la plupart des chercheurs estiment le coût social annuel
d'un joueur pathologique entre 18 000 $CAN (1994, Volberg,
États-Unis) et 56 000 $CAN (2000, Canada Tax Foundation, Manitoba).
Les experts ne s'entendent pas en raison des variantes que chacun
inclut dans ses calculs.
Comme tous les pays occidentaux voient entre 2 % et 3 % de leur
population être victime du jeu compulsif, le Canada essuie une
facture annuelle de 12,5 milliards de dollars pour ses 600 000
accros de la roulette, de la loterie ou des appareils de loterie
vidéo (ALV), et ce, à une moyenne de 20 800 $ chacun, montant
généralement reconnu pour représenter une estimation assez juste,
selon l'INSPQ.
Au Québec, les études de Robert Ladouceur démontrent que 2,1 % de la
population est victime de son obsession pour le jeu, soit 140 000
individus. Facture annuelle: plus de 2,5 milliards de dollars, avec
le même calcul que pour le reste du pays. En comparaison,
Statistique Canada estimait récemment que 4,6 % des Québécois
pouvaient souffrir de graves problèmes de jeu, pour une somme qui
atteindrait alors plus de cinq milliards par année.
Loto-Québec, même si elle finance certains groupes comme l'équipe de
chercheurs de Robert Ladouceur, n'a jamais voulu sortir elle-même la
calculatrice et mettre en lumière les coûts sociaux du jeu qu'elle
rend accessible à la population. «Nous sommes favorables à l'idée,
mais ça prend un modèle fiable pour que les scientifiques
s'entendent, explique Jean-Pierre Roy, porte-parole de la société
d'État. Là, il y a trop de chiffres différents.» Ce dernier affirme
que le prochain plan d'affaires révisé de Loto-Québec, attendu d'ici
la fin du mois d'avril, tiendra compte des impacts sociaux du jeu.
En 2003, Loto-Québec a enregistré des revenus de 3,7 milliards de
dollars, avec à la clé des profits de 1,4 milliard.
Selon Statistique Canada, le Québec dépense plus par habitant que la
moyenne nationale en ce qui a trait aux jeux de hasard. En 2003, les
Québécois ont sorti en moyenne de leur poche 190 $ pour les
appareils de loterie vidéo, 99 $ dans les casinos et 161 $ en
loterie, pour un total de 450 $. L'année dernière, ils ont dépensé
167 $ chacun en moyenne pour des activités culturelles comme le
cinéma, le théâtre et les musées.
Ce texte a été publié
originalement dans le journal Le Devoir. Il
est reproduit avec l'aimable
autorisation de son auteur
Du même auteur:
Jeu compulsif: les ados oubliés;
Malades du jeu,
Des millions en moins pour les joueurs
compulsifs
www.Jeu-compulsif.info
&
www.toxico.info