Sans remettre en question leur légalisation,
nous croyons que le rôle de l’État n’est pas de faire la promotion des
jeux de hasard et d’argent, mais plutôt de travailler à limiter les
problèmes et méfaits qui y sont associés. Ainsi depuis plus d’un an nous
revendiquons, entre autres : que le gouvernement soumette les jeux de
hasard et d’argent aux mêmes restrictions que les produits du tabac en
termes de publicité, de promotion et de commandites ; que les appareils
de loterie-vidéo soient retirés de tous les bars et établissements
privés et soient plutôt installés dans des centres de jeu gérés par
l’État. En bref, nous souhaitons que les seuls motifs de la légalisation
des jeux de hasard et d’argent soient, pour nos gouvernements,
d’empêcher le crime organisé d’en tirer profit et non pas d'en faire,
comme maintenant, une taxe déguisée.
Une taxe de misère ou un taxe à la misère ?
Où pensez-vous qu'il s'achète le plus de billets de loterie et que l'on
s'adonne le plus au vidéo-poker (loteries vidéo) ? À Westmount, St
Lambert ou dans Hochelaga-Maisonneuve, Centre-Sud, Pointe St-Charles ?
Poser la question, c'est y répondre. Ce sont les plus pauvres
d'entres-nous qui s'adonnent le plus à ces jeux de hasard et d'argent,
et ce, dans l'espoir de sortir un jour de leur misère (1). On place à la
tonne des terminaux de Loto-Québec dans tous les dépanneurs, des
machines de loteries vidéo dans les bars, là où il y a de l'alcool
puisque ce puissant désinhibiteur fait jouer davantage. Si vous visitez
les dépanneurs des quartiers pauvres de Montréal, vous constaterez qu'il
est fréquent d'y rencontrer des assistés sociaux et des retraités
dépensant 40, 60 ou 80 dollars dans l'achat de billets de loterie. Si
vous allez dans les casinos, surtout la première semaine du mois, vous
réaliserez que visiblement la plupart des joueurs ont peu d'argent et
qu'il y a là aussi une forte proportion d'assistés sociaux, de chômeurs,
de retraités et de membres de communautés asiatiques. Plusieurs d'entre
eux ont la couche aux fesses afin de ne pas perdre leur tour sur leur
machine... au cas où ils auraient une petite envie. La nuit, le
spectacle est encore plus désolant. Attirer les touristes fut le motif
invoqué par Loto-Québec pour élargir les heures d'ouverture la nuit.
Pourtant, en ces heures, les joueurs compulsifs sont de toute évidence
en nette majorité dans les casinos, et les touristes à peu près absents.
Si ce n'est pas une taxe de misère ça, qu'est que c'est ?
Du banditisme social…
Régulièrement on entend dans les médias les porte-parole de Loto-Québec et
des membres du gouvernement affirmer qu'il est
préférable que ce soit l'État qui contrôle les jeux de hasard et
d'argent plutôt que le crime organisé. Pourtant, à la lumière des faits,
nous sommes en droit d'avoir un doute sur la véracité de cet énoncé, ou
du moins de douter de la bonne foi de ceux qui nous servent cet
argument. Un État responsable et " moral " devrait, s'il légalise les
jeux d'argent et de hasard, retourner les sommes récoltées en totalité
dans des programmes de prévention, de traitements et de recherche
consacrés au jeu compulsif et, dans un second temps, dans les services
sociaux et dans la santé afin de pallier aux coûts sociaux que cette
dépendance engendre. Surtout, il ne devrait pas faire la promotion du
jeu. Sa légalisation ne devrait, je le répète, servir qu'à empêcher le
crime organisé d'en tirer profit, c'est tout !
Nous sommes malheureusement presque forcés, à la lumière de l'expérience
de la légalisation des jeux d'argent et de hasard, de constater que le
meilleur programme de prévention résiderait en son illégalité, puisque
les politiques de l'État ont eu des conséquences plus néfastes que
lorsque les jeux d'argent et de hasard étaient sous le contrôle
d'organisations criminelles. Le gouvernement est plus bandit que les
bandits. Incroyable, non ?
Loto vaudou ...
Jean-Yves Roy, le porte-parole de cette industrie gouvernementale de
l’addiction… qui, faut-il le mentionner, si elle était privatisée se
retrouverait dans les « Vices Founds » (2), ose prétendre que la
majorité des joueurs s’amusent lorsqu’ils s’adonnent à ces « jeux »…
Pourtant, il suffit d’aller dans un des casinos du Québec ou dans un bar
ou il y a des loteries vidéo pour constater que personne ne s’y amuse!
Presque tous ont l’air d’esclaves zombies ensorcelés et attachés par
leur-s « carte-s privilèges » à une ou deux machines maudites… Si vous
gagnez et vous réjouissez de votre lot, vos voisins vous jetteront des
regards assassins… Car dans cet univers de cauchemars et de
superstition… ils croient que vous leur avez enlevé leur chance de
gagner !
Pour appuyer ses dires, Jean-Yves Roy ce prêtre vaudou de la
désinformation martèle sans cesse l’idée que « la majorité des gens
considèrent les loteries dans une perspective de divertissement ». Des
données de Statistique Canada, rajoute t’il, montrent que 80% des
Québécois ont effectué une dépense en jeu de hasard… Que nous apprend ce
lien ? Rien sauf que les Québécois sont nombreux à payer cette taxe «
volontaire » ! Par ailleurs, il omet de mentionner que 80% des revenus
des loteries vidéo proviennent de joueurs pathologiques !
Et que selon Statistiques de Santé et Bien-être Canada :
26,8 % des joueurs pathologiques ont tenté de se suicider ;
37 % des joueurs pathologiques volent jusqu’à 5000 $ par année à leur
employeur ;
14 % d’entre eux s’absentent du travail des journées entières dans le but
de s’adonner à des jeux de hasard ;
36 % perdent leur emploi en raison de problèmes associés au jeu ;
83 % des joueurs compulsifs empruntent de l’argent auprès d’amis, de
parents et d’établissements bancaires pour rembourser leurs dettes de jeu
;
Une étude effectuée par un chercheur de l’Université du Manitoba indique
qu’un joueur compulsif coûte en moyenne 56 000 $ à la société.
Deux poids… deux mesures…
Jean-Yves Roy tente de minimiser l’importance des joueurs pathologiques en
mentionnant que cela ne touche qu’une minorité parmi la population.
Pourtant, cette minorité est sensiblement équivalente à celle des
toxicomanes (3) puisque 5% des personnes interrogées dans le cadre d’un
sondage Léger Marketing se sont déclaré être des joueurs compulsifs ! Le
pourcentage réel est probablement bien plus élevé, car le seul fait
d’admettre que l’on souffre de ce type de problème représente pour les
joueurs pathologiques, tout comme pour les alcooliques, un pas difficile
à franchir ! Selon l’INSP, 42% des joueurs aux appareils électroniques
de jeu (loteries-vidéo) présentent des symptômes du jeu pathologique
(4). La toxicomanie et le jeu compulsif entraînent tout deux des coûts
sociaux énormes, pourquoi les traiter différemment ?
Une dépendance extra avec ça !
Jean-Yves Roy ne manque pas d’imagination lorsque, pour minimiser
l’importance de cette dépendance, il affirme « Et dans les cas des
joueurs compulsifs, on est souvent en présence de d’autres dépendances
et il est difficile d’en départager les effets ». De toute évidence,
Jean-Yves Roy ne sait pas de quoi il parle (5)… Même s’il est vrai
néanmoins que pour plusieurs chercheurs, les jeux de hasard et d’argent
ont les mêmes effets sur le cerveau que la cocaïne, ce qui peut très
probablement entraîner une dépendance qui lui est similaire (6). Son
argument est fallacieux, car le fait de souffrir déjà d’une dépendance
n’excuse en rien le rôle joué par Loto-Québec et le gouvernement dans le
développement de ce fléau social. Songerait-on à banaliser la
consommation de cocaïne puisqu’un certain nombre de toxicomanes souffre
aussi d’une autre dépendance ? Non, sûrement pas…
Ce qui distingue les toxicomanes d’un bon nombre de joueurs compulsifs
réside principalement dans le groupe social touché. Chez les joueurs
compulsifs on retrouve un bon nombre de personnes de 50 ans et plus,
d’avantages de femmes et surtout des personnes qui n’avaient aucun
problème majeur de dépendance auparavant. Les conséquences en sont
dramatiques, car leur vie bascule d’un coup dans un enfer où la honte
est omniprésente puisque le jeu les a entraînés à agir contre leurs
valeurs morales. Pour les toxicomanes, la dépendance est souvent
présente depuis leur jeune âge, c’est presque un mode de vie auquel ils
se sont accoutumés, et ce, même s’il est très destructeur. À titre
d’exemple… une personne qui devient handicapée à 50 ans vivra des
difficultés d’adaptation beaucoup plus importantes qu’une personne
handicapée depuis sa jeunesse... C’est entre autres pour cette raison
que les joueurs compulsifs sont si nombreux à vouloir mettre fin à leur
jour (7)…
Des machines boostées aux stéroïdes skinériens
(adaptation
du texte:
The One-Armed Behavioral Technician)
Les loteries vidéo ont été conçues et programmées pour développer une
addiction, grâce à l’utilisation de techniques béhaviorales où le joueur
est conditionné à penser fréquemment « gains » afin de le retenir au
jeu. (8)
PRINCIPES :
-Attirer les joueurs potentiels à la machine.
-Inciter les joueurs à commencer à l'actionner en la rendant attrayante.
-Maintenir le comportement du joueur pendant des périodes relativement
longues.
-Induire et maintenir le comportement tandis que le joueur perd de
l’argent.
Les loteries vidéo (machines à sous) ont été de tels générateurs
efficaces du comportement que, jusqu’à récemment, elles étaient
proscrites dans pratiquement tous les États. Les machines à sous ne sont
pas la création des behavioristes. Mais signe des temps, la première «
machine à sous » a été crée et brevetée par Charles Fey en 1904, la même
année où B.f. Skinner est né !
Alain Dubois
(1) Institut national de la santé publique du Québec et de la Direction de
la santé publique de Montréal-Centre
(2) i.e. compagnies cotées en bourse faisant parti des industries des jeux
de hasard (tels les casinos), celle de la pornographie et des armes, etc.
(3) 6,3 % -chiffre cité dans « L'État au banc des accusés... Jeu compulsif
: qui est responsable » d’Amon Suissa, www.jeu-compulsif.info
(4) Lire à ce sujet l'excellent article du journal The Gazette « VLTs
target the poor » - ajout du 12 nov. 2002
(5) Car s’ils en avaient une, celle-ci ne les empêchait pas d’être
«socialement fonctionnelle»
(6) Neuron, mai 2001 - Functional Imaging of Neural Responses to
Expectancy and Experience of Monetary Gains and Losses
(7) Tentatives de suicides : 20 % des joueurs compulsifs selon les données
conservatrice du DSM - IV, 1996 et Wildman, 1997). Idées suicidaires : 48
% selon Frank & Lester, 1991
(8) The One-Armed Behavioral Technician http://www.users.csbsju.edu/~tcreed/pb/slots.htm
Findley, J.D. and Brady, J.V. Facilitation of large ratio performance by
use of conditioned reinforcement. Journal of the Experimental Analysis of
Behavior, 1965, 8, 125-129.
Herrnstein, R.J. Superstitious Behavior: A corollary of operant
conditioning. In Honig, W. K., Operant Behavior- Areas of Research and
Application, New York: Appleton-Century-Crofts, 1966.
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