II. LES JEUX DE HASARD ET LE JEU COMPULSIF

Il y a eu des études sur les jeux de hasard et le jeu compulsif dans huit provinces au cours des dernières années. Considérées dans leur ensemble, ces études donnent un aperçu général de l'importance des jeux de hasard légalisés au Canada et de l'ampleur du problème causé par ceux-ci, soit le jeu compulsif.

Les études confirment que les jeux de hasard sont extrêmement populaires auprès des Canadiennes et des Canadiens. Plus de la moitié de la population adulte s'y adonne à l'occasion et un bon nombre de personnes jouent chaque semaine. Le jeu ne pose pas de problèmes pour la plupart des Canadiennes et des Canadiens. Par contre, une faible minorité risque de devenir des joueurs compulsifs, voire même pathologiques. Les études effectuées par les provinces montrent que de 2,7 p. cent à 5,4 p. cent des adultes interrogés avaient des problèmes associés au jeu au moment du sondage. Ces pourcentages peuvent sembler petits mais cela équivaut à quelque 600 000 à 1,2 million de Canadiennes et de Canadiens.

La plupart des études dont il est question dans ce chapitre et dans le chapitre suivant ont été commandées par des organismes provinciaux et elles ont toutes été exécutées par des chercheurs reconnus. Toutefois, à cause des différences entre les méthodologies, les résultats de certaines de ces études ne peuvent pas être comparés avec le reste. Aussi, certaines des études spécialisées ne touchaient qu'à un nombre très restreint de personnes et les résultats sont loin d'être concluants.

La fréquence de jeu

Le tableau 5 à la page suivante résume la fréquence du jeu déclarée dans les huit provinces examinées. La définition du jeu utilisée dans ces études englobe une vaste gamme d'activités. La liste de la Colombie-Britannique est typique : les casinos locaux, les casinos dans les centres de villégiature, les billets de tombola, les activités de levée de fonds comme les soirées casino, la Lotto 6/49, les «gratteux», le vidéopoker ou d'autres jeux de cartes vidéo, les jeux électroniques d'arcade faisant l'objet de paris, le bingo électronique, le bingo traditionnel, les courses de chevaux à l'hippodrome, les courses de chevaux hors de l'hippodrome, les autres compétitions auxquelles participent les animaux (comme des courses de chiens ou des combats de coqs), des jeux de cartes, des jeux de cartes dans une salle de jeux, des jeux de dés de tout genre et des sports entre amis et compagnons de travail lorsque des paris sont engagés, des paris sportifs, des jeux de loterie reposant sur des paris sportifs, des sports avec les services d'un agent de pari clandestin, des billets en pochette ou billets Nevada, des investissements spéculatifs et des jeux d'adresse (comme le billard, les fléchettes et le golf) faisant l'objet de paris.(11)

TABLEAU 5: LE CARACTÈRE HABITUEL OU OCCASIONNEL DU JEU AU CANADA

Colombie-
Britannique
(1993)
Alberta (1993) Saskatchewan
(1993)
Manitoba
(1995)
Ontario
(1993)
Québec
(1989)
Nouveau-
Brunswick
(1992)
Nouvelle-
Écosse
(1996)
Gemini Research et Angus Reid Wynne Resources Tanka Research et Gemini Research Criterion Research Insight Canada Research Robert Ladouceur, l'Université Laval Baseline Market Research Baseline Market Research
Échantillon 1 200 1 803 1 000 1 207 1 200 1 002 800 801
N'a jamais joué 3 % 7 % 12 % 8 % 33 % 12 % 13 % 4 %
Joue rarement (moins d'une fois l'an) 3 % 3 % 12 % 92 % 15 % 33 % 7 % 52%
Joue à l'occasion (au moins une fois l'an mais pas chaque semaine) 29 % 50 % 53 % 92 % 52 % 55 % 44 % 52 %
Joue régulièrement (au moins une fois la semaine) 65 % 40 % 34 % 92 % 52 % 55 % 36 % 43 %
Total des joueurs 97 % 93 % 87 % 92 % 67 % 88 % 87 % 96 %

Les huit études provinciales couvraient diverses années entre 1989 et 1996. Terre-Neuve, l'Île-du-Prince-Édouard, le Yukon et les Territoires du Nord-Ouest n'ont pas mené leurs propres études.

L'expression «n'a jamais joué» signifie que le répondant n'a jamais, de toute sa vie, participé à un jeu de hasard. «Joue rarement» signifie qu'une personne joue moins d'une fois l'an, tandis que «joue à l'occasion» correspond à une personne qui a joué au moins une fois au cours de la dernière année mais pas chaque semaine et «joue régulièrement» est utilisé dans le cas d'une personne qui joue au moins une fois par semaine.

Les études montrent à quel point le goût du jeu est répandu chez les Canadiennes et les Canadiens. La participation dans ce domaine va de 97 p. cent en Colombie-Britannique, là où elle est la plus grande, à 67 p. cent en Ontario, là où elle est étonnamment faible. Les grandes proportions de joueurs que l'on retrouve en Colombie-Britannique et en Alberta témoignent peut-être du fait que les jeux de hasard y sont légalisés depuis plus longtemps que dans les autres provinces.

Des études menées dans quelques provinces montrent également qu'une proportion considérable de joueurs consacrait beaucoup de temps à ce genre d'activité. La fréquence de la participation était plus élevée en Colombie-Britannique, où 65 p. cent des adultes s'adonnaient à des jeux de hasard chaque semaine. Le pourcentage des joueurs hebdomadaires s'élevait à 43 p. cent en Nouvelle-Écosse, à 40 p. cent en Alberta, à 36 p. cent au Nouveau-Brunswick et à 34 p. cent en Saskatchewan. Nous n'avons pas réussi à obtenir de statistiques précises sur le jeu hebdomadaire dans les autres provinces.

Dans les provinces où le jeu occasionnel était mesuré de façon explicite (la Colombie-Britannique, l'Alberta, la Saskatchewan et le Nouveau-Brunswick), la participation était normalement modérée, allant de 44 à 53 p. cent. La Colombie-Britannique faisait exception car elle ne comptait que 29 p. cent de joueurs «occasionnels» et ses joueurs «réguliers» étaient plus de deux fois plus nombreux que ses joueurs «occasionnels».

Le jeu compulsif

Les joueurs peuvent être placés sur un continuum allant de joueurs ne connaissant pas de problèmes de jeu à une extrémité, jusqu'à joueurs pathologiques, à l'autre extrémité. Entre les deux, on retrouve divers degrés de dépendance au jeu. Le jeu compulsif est une expression polyvalente utilisée pour couvrir tous les types de comportements à l'égard du jeu qui compromettent, interrompent ou gâchent la vie personnelle, familiale ou professionnelle des joueurs.(12) L'American Psychiatric Association décrit le jeu pathologique comme étant une perte de maîtrise continue ou périodique face au jeu; une progression dans les sommes jouées et dans la fréquence de la participation aux jeux de hasard, de même que sur le plan de la place occupée dans l'esprit d'une personne par le jeu et l'obtention d'argent à cette fin; la poursuite de telles activités en dépit de conséquences perverses.(13)

Le «South Oaks Gambling Screen» est l'outil le plus communément utilisé pour mesurer le jeu compulsif et le jeu pathologique. Comme la majorité des études sur les jeux de hasard sont maintenant effectuées à l'aide de cet instrument, il est possible d'établir des comparaisons générales entre les provinces et les territoires. La grille a été élaborée vers le milieu des années 1980 et elle est fondée sur les critères utilisés par l'American Psychiatric Association pour diagnostiquer le jeu pathologique. La toute première grille ne mesurait les habitudes de jeu que tout au long d'une vie entière. Depuis 1991, une version révisée de la grille est utilisée pour mesurer autant les problèmes couvrant toute une vie que les problèmes actuels. Dans les études citées dans le présent chapitre, le Québec utilise la grille d'origine, qui porte sur toute une vie. D'autres études ont eu recours à la grille révisée mais le Manitoba et l'Ontario n'ont signalé que les problèmes actuels.

Le questionnaire du South Oaks Gambling Screen comporte 20 énoncés ayant pour but d'évaluer diverses facettes du jeu compulsif. Dans la version révisée, on demande aux répondants d'indiquer si la question s'est déjà appliquée à eux (mesure de toute une vie) et si elle s'est appliquée à eux au cours de l'année qui vient de s'écouler (mesure actuelle). Les questions portent notamment sur les tendances en matière d'emprunts et l'incapacité de cesser de jouer : «Avez-vous déjà emprunté l'argent du ménage pour jouer?» «Avez-vous déjà senti que vous aimeriez arrêter de jouer mais que vous ne vous en croyiez pas capable?» Vous trouverez la liste complète des questions à l'annexe A placée à la fin du présent rapport.

Chaque personne interrogée se voit accorder un point pour toute réponse dénotant qu'elle est à risque. Généralement, une cote de zéro à deux correspond à un joueur non compulsif (ou un non-joueur); un résultat de trois ou quatre à un joueur compulsif; un résultat de cinq ou plus à un joueur pathologique potentiel. Le mot «potentiel» est souvent inclus pour distinguer un résultat d'enquête d'un diagnostic clinique. Pour des raisons inconnues, l'étude de l'Ontario limite sa catégorie des non-joueurs (dans ce cas) à ceux qui obtiennent la cote de zéro, un résultat de un à quatre indiquant un joueur compulsif et un résultat de cinq ou plus représentant un joueur pathologique. En raison de l'étrange système de cotation utilisé par l'Ontario, les données de cette province sont en grande partie incompatibles avec celles des autres provinces, à l'exception cependant de la catégorie des joueurs pathologiques qui est comparable.(14)

Le tableau 6, à la page suivante, compare les taux de prévalence du jeu compulsif et du jeu pathologique par province et établit une distinction entre les mesures actuelles et celles couvrant toute une vie. Un joueur compulsif ou pathologique, selon les mesures de toute une vie, est un joueur pour lequel le jeu a posé un problème à un moment ou à un autre de sa vie. Un joueur compulsif ou pathologique actuel en est un qui a eu un problème de jeu au cours des 12 mois précédents.

Les taux de prévalence pour toute une vie sont utiles pour dégager les caractéristiques des membres de la population en général qui sont les plus susceptibles de devenir des joueurs compulsifs. L'information obtenue grâce aux mesures actuelles donne un bon aperçu de la population contemporaine des joueurs et est utile pour examiner les changements au sein de la population au fil des ans.

La différence mathématique entre les taux de prévalence pour toute une vie et les taux de prévalence actuels est ce qu'on appelle «le taux de récupération». Celui-ci représente les personnes pour lesquelles le jeu a déjà posé un problème qu'elles ont réussi à surmonter par la suite. Les statistiques en matière de récupération aident à comprendre comment des personnes arrivent à vaincre des problèmes de jeu. Par exemple, connaître les circonstances entourant le plus souvent ce revirement peut aider les professionnels de la santé à déterminer les approches les plus efficaces.

TABLEAU 6: STATISTIQUES COMPARATIVES SUR LE JEU COMPULSIF ET LE JEU NON COMPULSIF

Colombie-
Britannique
(1993)
Alberta (1993) Saskatchewan
(1993)
Manitoba
(1995)
Ontario
(1993)
Québec
(1989)
Nouveau-
Brunswick
(1992)
Nouvelle-
Écosse
(1996)
Échantillon 1 200 1 803 1 000 1 207 1 200 1 002 800 801
Joueurs non compulsifs -- toute une vie 92,2 % 91,4 % 96,0 % S.O. S.O. 96,2 % 94 % 94,6 %
Joueurs compulsifs -- toute une vie 6,0 % 5,9 % 2,8 % S.O. S.O. 2,6 % 4 % 3,6 %
Joueurs pathologiques -- toute une vie 1,8 % 2,7 % 1,2 % S.O. S.O. 1,2 % 2 % 1,9 %
Total des joueurs compulsifs/pathologiques toute une vie 7,8 % 8,6 % 4,0 % S.O. S.O. 3,8 % 6 % 5,5 %
Joueurs non compulsifs actuels 96,5 % 94,6 % 97,3 % 95,7 % S.O. S.O. 95,5 % 96,1 %
Joueurs compulsifs actuels 2,4 % 4,0 % 1,9 % 2,4 % S.O. S.O. 3,13 % 2,8 %
Joueurs pathologiques actuels 1,1 % 1,4 % 0,8 % 1,9 % 0,9 % S.O. 1,37 % 1,1 %
Total des joueurs compulsifs/pathologiques actuels 3,5 % 5,4 % 2,7 % 4,3 % S.O. S.O. 4,50 % 3,9 %
Taux de récupération 4,3 % 3,2 % 1,3 % S.O. S.O. S.O. 1,50 % 1,6 %

Six provinces -- la Colombie-Britannique, l'Alberta, la Saskatchewan, le Québec, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse -- ont étudié ces problèmes mesurés sur toute une vie. L'Alberta avait le taux le plus élevé de joueurs compulsifs et pathologiques réunis, soit 8,6 p. cent. Elle était suivie par la Colombie-Britannique qui en comptait 7,8 p. cent. Les autres taux étaient les suivants : Nouveau-Brunswick, 6 p. cent; Nouvelle-Écosse, 5,5 p. cent; Saskatchewan, 4 p. cent; Québec, 3,8 p. cent.(15)

Sept provinces -- la Colombie-Britannique, l'Alberta, la Saskatchewan, le Manitoba, l'Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse -- ont indiqué des taux correspondant aux joueurs compulsifs actuels. Une fois de plus, l'Alberta avait le taux le plus élevé de joueurs compulsifs et pathologiques réunis, soit 5,4 p. cent. Elle était suivie, dans l'ordre, par le Nouveau-Brunswick (4,5 p. cent), le Manitoba (4,3 p. cent), la Nouvelle-Écosse (3,9 p. cent), la Colombie-Britannique (3,5 p. cent) et la Saskatchewan (2,7 p. cent). L'étude de l'Ontario ne fournissait pas de données comparables mais le taux de joueurs pathologiques de cette province (0,9 p. cent) se situait dans la tranche la moins élevée en comparaison avec les autres provinces.

Les différences touchant les taux de récupération pour les joueurs compulsifs et pathologiques sont également dignes de mention. La Colombie-Britannique avait le taux de récupération le plus élevé, c'est-à-dire 4,3 p. cent. L'Alberta suivait, avec 3,2 p. cent, puis la Nouvelle-Écosse avec 1,6 p. cent, le Nouveau-Brunswick avec 1,5 p. cent et la Saskatchewan dont le taux était de 1,3 p. cent. Le taux de récupération de la Saskatchewan est surprenant en regard du fait que la province avait l'un des taux de jeu compulsif les moins élevés signalés.

Si nous comparons les résultats des tableaux 5 et 6, nous constatons qu'il n'y a pas de rapport uniforme entre la fréquence du jeu et les taux de jeu compulsif et pathologique. Par exemple, 65 p. cent des habitants de la Colombie-Britannique jouaient au moins une fois la semaine et le taux de joueurs compulsifs et pathologiques de cette province s'élevait seulement à 3,5 p. cent. L'Alberta, par contre, avait un pourcentage moins élevé de joueurs hebdomadaires mais son taux de joueurs compulsifs et pathologiques actuels était de 5,4 p. cent, c'est-à-dire presque deux pour cent plus élevé.

Enfin, il convient de noter que la comparaison des taux de toute une vie et des taux actuels fournis dans le tableau 6 ne peut être utilisée pour prévoir les tendances en matière de jeu au cours d'une longue période. Le fait que les taux de joueurs compulsifs et pathologiques actuels soient inférieurs aux taux de toute une vie ne signifie pas nécessairement que la prévalence du jeu compulsif et pathologique diminue au fil des ans. En fait, cela veut uniquement dire qu'une certaine proportion du groupe de répondants interrogés à un certain moment avait réussi à surmonter sa dépendance au jeu. Pour établir avec précision les tendances relatives au jeu, les statistiques courantes doivent être comparées à celles de plusieurs autres années. Les chercheurs de l'Alberta, par exemple, ont jeté un coup d'oeil aux données d'autres études nord-américaines et ont conclu que les taux de prévalence étaient généralement supérieurs dans les études effectuées après 1990.(16) Les chercheurs s'entendent pour conclure que l'accroissement des possibilités de participer à des jeux de hasard entraînera une augmentation de la prévalence du jeu compulsif et pathologique.(17)

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