Faisant depuis toujours fi des avertissements de sociologues, psychologues
et autres spécialistes du jeu pathologique et n’hésitant pas à “tabletter”
de multiples études sur le jeu qu’elle a pourtant elle-même commandées,
notre société d’État y va de plus belle pour aller chercher un maximum de
profit. Le dernier bilan nous parle de profits de l’ordre de 1.4 milliard de
dollars (pour l’année 2001). Mais, pour ce qui est du reste, c’est-à-dire de
l’aspect psychosocial de la question, disons-le, le bilan est désastreux: le
nombre de joueurs compulsifs qui était de l’ordre de 1.4% en 1992 est
aujourd’hui passé à 2.4%. D’environ 100,000 joueurs compulsifs, il y a une
dizaine d’années, nous en serions maintenant à plus de 180,000! Et, là-dessus, on compte déjà, paraît-il, plus de 6.7% jeunes!
Présenté par le gouvernement actuel comme un “redoutable champion du
marketing”, le nouveau président de Loto-Québec, M. Gaétan Frigon, nous
annonce cependant de nouvelles mesures pour combattre le jeu pathologique.
Ainsi, le nombre de machines sera réduit de 15,000 à 14,300, ce qui ne
représente cependant qu’une réduction de moins de 6%. De plus, autre mesure
annoncée par le nouveau président, le nombre de jeux disponibles sera
limité à 5 par type d’appareil. Encore là, cela ne changera strictement rien
puisque l’on sait que le joueur compulsif n’est pas là pour jouer mais pour
gagner, les jeux de hasard n’étant pas encore des disciplines olympiques.
Également, Loto-Québec va peindre en noir ses machines à sous. Tant qu’à y
être, pourquoi ne pas les recouvrir d’une toile (une “burka”) sous laquelle
les joueurs pourraient se cacher pour jouer en toute quiétude!
Enfin, les probabilités de gains seront inscrites au verso des billets de
loterie. Le seront-elles également sur les machines à sous? Et pourquoi se
contenter de les inscrire en minuscules lettres au verso des billets? Pourquoi ne pas plutôt diffuser ces chiffres avant l’achat du billet
lui-même, c’est-à-dire dans les messages publicitaires de Loto-Québec? Mais
la mesure à mon avis la plus douteuse est sans contredit la mise en place
d’une fondation baptisée “Mise sur toi”. Car, nous dit-on sereinement à
Loto-Québec, le joueur pathologique devra dorénavant se prendre en mains;
c’est là une question, nous dit-on, de “responsabilité personnelle” du
joueur compulsif face au jeu. Pourtant, tout le monde sait qu’un malade
affligé d’un problème psychologique comme celui du jeu pathologique ne peut
se prendre en mains. Avant d’accepter de se considérer comme “malade”, tout
joueur compulsif, par définition, va secrètement tout jouer, à partir de sa
montre jusqu’à sa maison, en passant par sa job, entraînant souvent du même
coup sa famille dans sa perte. Demande-t-on par exemple à un schizophrène ou
à un névrosé de se prendre en mains et de “miser sur lui” ?
C'est bien mal là, monsieur le nouveau
président, mal connaître la maladie mentale ou bien est-ce là feindre
de mal la connaître?... De quelle sorte de “responsabilité personnelle” parle-t-on ici? Combien de rapports du coroner
faudra-t-il encore pour que Loto-Québec modère ses transports et mettre fin
à son expansion? Pourtant, nous apprenions dernièrement que Loto-Québec, de concert avec le
groupe privé CGI, constituait une nouvelle entreprise pour exporter l’expertise québécoise en matière de jeu. Tout cela ayant été fait,
évidemment, selon la tradition actuelle du gouvernement du Parti québécois,
sans appel d’offres. Après avoir particulièrement bien réussi à abrutir ses
propres citoyens, voilà que Loto-Québec se lance maintenant, via cette
société, à l’abrutissement de la planète entière! Quelle belle démonstration
du savoir-faire québécois!
Que l’État québécois contrôle les jeux de hasard et qu’il empêche toute
forme de jeu illégal ou mafieux est une chose, mais qu’il en fasse une de
ses principales sources de profit, voilà qui est proprement immoral! Si le
phénomène des loteries ne peut être enrayé de façon draconienne, l’État a
quand même le devoir de modérer sa croissance, en limitant volontairement
l’expansion de son marché; car il n’a pas le droit de boucler son budget en
exploitant à fond les vices d’un système sans tenir compte du mieux-être
aussi bien spirituel que matériel de ses citoyens. Surtout lorsque l’on sait
que cet argent provient non pas de touristes étrangers (à peine 10% d’étrangers fréquentent le Casino de Montréal), mais bel et bien des classes
les plus défavorisées et les plus fragiles de la société.
Tout comme pour l’alcool et le tabac, les loteries et les casinos comptent
parmi les taxes les plus régressives. Une taxe est considérée régressive
lorsqu’elle frappe plus durement les pauvres que les riches. Or, avec le
jeu, les chiffres le démontrent, c’est le pauvre qui, compte tenu de son
faible revenu, se retrouve être plus taxé. Du côté d’un consommateur à
l’aise, dix dollars investis en loteries par semaine n’est pas une somme
exorbitante; cela peut représenter 2% de son budget, ce qui n’est pas
énorme. Avez-vous cependant déjà calculé ce que cela peut représenter pour
celui qui est au salaire minimum? Plus de 6%, ce qui est déjà une proportion
considérable de son budget. Maintenant, grâce aux bons soins de l’équipe de
marketing de M. Frigon, on va réussir à doubler ou à tripler ce pourcentage
en faisant miroiter, aux yeux de gens mal nanti, un monde de plaisir et d’aisance, un monde auquel ces gens-là n’ont de toute façon aucun
autre accès possible que celui ménagé par le gain magique... Voilà, à mon avis,
qui frise l’indécence pour un gouvernement qui, supposément, cherche
l’équité fiscale et se veut respectueux de tous les citoyens.
À ce sujet, il est d’ailleurs significatif que la direction du Casino de
Montréal bloque l’accès du casino aux photographes et aux journalistes. Nous
ne sommes quand même pas au bordel! Qu’ont donc à cacher les dirigeants de
la Société des Casinos? Craignent-ils qu’on y voit des joueurs compulsifs en
état de crise de nerfs? Ou encore, des gens de l’âge d’or ou sur le
bien-être social en train de perdre leur dernier pécule dans les machines à
sous? À moins qu’ils aient peur qu’on y aperçoive les dirigeants de la pègre
montréalaise rassemblés au salon V.I.P. en train de blanchir leur argent et
de sabler le champagne sous le regard complaisant des agents spéciaux de la
Sûreté du Québec?
On pourrait me rétorquer que Loto-Québec et ses filiales, avec plus de
1,500 emplois de service pour le Casino de Montréal, est un très gros créateur d’emplois. Il convient là encore de démystifier les choses: il
serait beaucoup plus profitable de garder les énormes montants d’argent
investis dans les maisons de jeu pour les secteurs-clefs de l’économie
québécoise. Certains secteurs importants de notre production économique,
dont dépendent pourtant des milliers d’emplois, sont présentement acculés à
la faillite par manque d’aide et de subventions; pourtant ces secteurs,
contrairement à celui des jeux, loin de compromettre l’équilibre mental ou
économique de la population, sont au contraire productifs d’argent neuf et offrent un apport économique réel et valable. |